Extrait du livre « Les Secrets derrière le Voile : Une lecture des versets de la Bible par un soufi anciennement chrétien » de Pierre-Antoine Segri aux éditions Les 7 Lectures.
Et celui là (le Verbe) était la Lumière vraie,
qui illumine tout homme venant dans ce monde.
Jean 1 : 9.
Il s’agit du verbe divin (kalimah min Allâh) qui se manifeste en la personne du Prophète ‘Issa – sur lui la paix – dont la présence (hadrah) nous enseigne l’union de l’âme (nafs) avec l’Esprit (rûh), qui a inspiré le dogme de la double nature du Christ. Nous tenterons de l’expliquer selon l’angle de vue du tassawuf (soufisme).
La réalité spirituelle du prophète ‘Issa (Jésus) est donc partagée entre une nature céleste et seigneuriale qui lui provient de l’Esprit (sourate an-Nisâ, verset 171) , correspondant à son intérieur (bâtin) et une nature humaine apparente (dhâhir) liée à sa condition de serviteur et donc dépendante de l’Esprit.
‘Issa – sur lui la paix – est donc le cœur même de cette rencontre entre le ciel de l’Esprit et la terre de l’âme. La sagesse divine a fait du corps de ‘Issa le lieu d’apparition de la nature lumineuse et transfigurée de son être, et un symbole de la victoire de l’Esprit sur l’illusion du monde charnel. C’est la raison pour laquelle, par exemple, le Prophète ‘Issa était capable de marcher sur l’eau, symbole du monde des contingences, sur lequel l’être spirituellement réalisé a triomphé.
C’est la nature intérieure du Christ – sur lui la paix – qui est identifiée à la Lumière vraie et prééternelle tandis que son extérieur, formé de la nature charnelle immaculée de sa mère et du souffle divin transmis par l’ange Gabriel – sur eux la paix –, est à l’exemple d’une lampe qui laisse transparaître sa lumière intérieure.
La conception unique du Prophète ‘Issa fait donc de sa constitution elle-même, l’expression de cette double nature qui est à la fois céleste et humaine.
En effet, sa partie humaine qui lui vient de sa mère – sur elle la paix – est entièrement immaculée et donc sans aucune trace de ténèbres qui viendraient interférer avec la Lumière se réfléchissant sur le miroir de son être. Par ailleurs, son Esprit, qui émane du Vrai ﷻ comme un souffle et transmis par l’intermédiaire de l’ange Gabriel – sur lui la paix – a été synthétisé avec la partie matérielle de son être selon une science relevant des mystères de la Sagesse.
Ainsi, la double nature spirituelle (rûhâni) et humaine de Jésus – sur lui la paix – a été unifiée dans le corps même de celui-ci, faisant de lui une Lumière apparente pour l’ensemble des témoins de son épiphanie.
Cependant, le flux des Lumières seigneuriales (émanant des degrés seigneuriaux de l’être) qui ont revêtu le fils de la vierge Marie des Attributs du Vrai, ont fait de ce Prophète, un sujet de confusion et de doute pour ses suivants qui fondèrent après lui des sectes divergentes au sujet de la doctrine de l’Unicité. Pour ces différents groupes, la question de la nature véritable du Messie fut pour eux une pierre d’achoppement : Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère (Mathieu 10 : 35).
La réalité intérieure de ‘Issa – sur lui la paix – renvoie donc à cette nature prééternelle et illimitée de l’Esprit, soleil insondable de l’ipséité divine. De ce soleil émane une Lumière transcendante qui ne peut être perçue par aucun sens, ni limitée à aucune forme. Cependant, le Vrai ﷻ a donné un exemple de Sa Lumière dans la forme limitée de ‘Issa pour les croyants de son époque, afin que ceux-ci comprennent les sens profonds qui en émanent et qu’à partir du symbole que constituait son image, leurs esprits s’élèvent vers les hauteurs de la Lumière transcendance.
De ce fait la nature essentielle de ‘Issa – sur lui la paix – nous renvoie donc à cette Lumière originelle qui illumine tout homme venant dans ce monde et par laquelle les âmes humaines passent du domaine des esprits purs vers celui du monde sensible et grossier.
La nature humaine de ‘Issa est donc un voile de l’omnipotence divine qui, occulte et révèle à la fois le secret du Décret ainsi que la prééternité des Actes divins.
C’est-à-dire que ses actes sont conforment à la relation de cause à effet lorsqu’ils sont attribués à sa forme humaine et ils relèvent purement de l’ordre divin prééternel et transcendant les causes, lorsqu’ils sont attribués à sa nature spirituelle (en tant qu’Esprit de Dieu). C’est pourquoi, il ressuscite les morts en tant qu’il est lui-même la descente de cette omnipotence divine.
En effet, le prophète ‘Issa – sur lui la paix – est connu pour ses miracles, comme le fait de ressusciter les morts, car l’omnipotence divine est au-delà du voile de la Sagesse qui fait apparaître les causes contingentes et illusoires occultant la capacité divine qui les transcende.
Cette dignité du Prophète ‘Issa est donc liée au secret de l’Omnipotence et au mystère de l’apparition du monde des contingences et des causes illusoires.
Pour illustrer notre propos nous citerons le Shaykh Mohamed Faouzi Al Karkari – que Dieu sanctifie son secret – qui commente dans son livre Verset de l’Ouverture spirituelle cet extrait du Coran : Son huile semble éclairer sans que le feu ne la touche. Il dit à ce sujet : « […] la précision par l’expression « semble » nous renvoie à ce qu’implique ce rapport de cause à effet. Son rôle est ici le même que celui du kâf al-ihsân (l’Homme Universel) : permettre à la sagesse divine de dissimuler la Capacité, afin que le secret de l’Omnipotence divine ne soit pas divulgué, auquel cas toutes les lois assurant l’ordre du monde deviendraient caduques. »