Le mystère des lettres : le véritable disciple (faqîr – fâ ; qâf ; yâ ; râ)

Les définitions apportées ici sont tirées d’un cours donné oralement par le Shaykh Sidi Mohamed Faouzi al-Karkari – puisse Dieu sanctifier son secret. Nous avons extrait de ce cours ce qui concerne directement les secrets se dissimulant derrière les lettres composant le nom arabe « faqîr« , ce nom sublime qui a été donné aux cheminants dans la voie divine. Ces définitions sont loin de tout folklore et indiquent clairement la feuille de route à suivre pour que le faqîr parvienne à la pleine réussite.


Nous disons : « nous sommes tous pauvres (fuqara) et Allah est le très riche (al-Ghani). » C’est la raison pour laquelle l’aspirant (mourid) fut appelé pauvre (faqir).

Aucune parole n’est prononcée sans qu’elle ne soit enregistrée dans un livre. Un livre dont il nous faudra rendre compte le jour du jugement dernier. Sachant cela, l’Homme se doit de prendre garde à chacune des lettres sortant de sa bouche et ce avant même de les prononcer. Le « faqir » ne devient « faqir » à part entière que par le compagnonnage du shaykh [réalisé]. Le « faqir » doit donc s’accomplir dans chacune des lettres de ce nom. Il en va de même pour le shaykh. Celui qui ne se réalise pas dans les lettres du nom qui lui sont associés n’a aucune part dans la connaissance du Nommé. C’est dans ce sens que les gens d’Allah n’ont eu de cesse de nous rappeler que le nom de Majesté « Allah » est le Nom indicateur (dal) de l’Essence (al-dhat). Il est impossible que le nom indicateur de l’Essence soit facile à prononcer et que la langue se prosterne et s’incline d’elle-même lors de sa prononciation. En d’autres mots, je dis : le nom « Allah » ne se sépare jamais du Nommé (musamah) et aucune langue créée ne peut prononcer ce nom par elle-même. Plutôt, c’est le Vrai (al-Haqq) ﷻ qui invoque Son propre nom à travers la langue d’une créature. Tous les savants de la loi et les maîtres de la Voie on dit du nom « Allah » qu’il était indicateur de l’Essence (dhat).

Qui donc a le droit de se réaliser dans ce Nom ? Celui qui parvient à se réaliser dans les lettres composant ce Nom. Ainsi, lorsque nous parlons de « faqir », il est demandé au disciple d’être un véritable faqir (pauvre).

Le Fâ (ف)

La première lettre du mot faqir est la lettre arabe « fa/ف ». Cette lettre, selon la numération Abjad, possède la valeur numérique 80. Le disciple se doit donc de se réaliser dans le nombre 80 correspondant aux 80 voiles. Autrement dit, il lui est demandé de s’éteindre entièrement (fana kulli) dans les 40 voiles de la nafs basse (nafs soufliya) pour que lui apparaissent les 40 voiles élevés (‘olwi). Le messager d’Allah ﷺ reçut la rissala lorsqu’il eut atteint les quarante ans, preuve de la réalisation de son âme (nafs) par celle du Miséricordieux (ar-Rahman). Lorsqu’il eut atteint les quarante ans, il lui est apparu l’âme du Miséricordieux par le flux de la rissala, faisant de lui celui qui allait transmettre le Message, ne craignant nul autre qu’Allah ﷻ. T’es-tu, ô aspirant, réalisé dans les quarante voiles égotiques (nafsiya) et bas à travers les quarante voiles lumineux et élevés, confirmant ainsi ton entrée auprès du Vrai (a-Haqq) par l’extinction ?

De nos jours, la parole des soufis n’est devenue qu’une simple étude linguistique. Tous lisent des livres, tous écoutent les méthodes de la Voie mais personne ne les applique sauf celui qu’Allah ﷻ aura pris dans Sa Miséricorde. Que signifie donc « l’extinction » (al-fana) ? Les gens de l’extinction (ahlul fana) sont ceux pour qui le Nom du Vrai se dévoile avant la chose, après la chose et dans la chose. Tel est celui que l’on peut considérer comme « faqir » ! Le degré de « faqir » est un degré élevé dans le cheminement soufi. Il ne s’agit pas d’une simple parole que l’on prononce par la langue, faisant de telle ou telle personne un faqir ! De façon apparente, nous sommes tous des fuqara (pauvres) car nous ne possédons rien si ce n’est la miséricorde d’Allah ﷻ. Le faqir est celui qui est dépouillé (mutajarrid) de tout ce qu’il possède, il n’a rien si ce n’est la face du Vrai. Alors, où qu’il se tourne, il voit la Face d’Allah. Voilà le véritable faqir ! Prête bien attention à mes mots ! Avant que tu puisses prétendre être un faqir dans telle ou telle voie, il te faut te réaliser dans la lettre « fa/ ف ». Et comment te réaliser dans cette lettre ? Je te réponds de la plus simple des manières : que lorsque tu vois une chose, tu y vois graver le nom du Vrai ﷻ. Et ce, parce que le hadith qudsi dit : « ni Ma Terre, ni Mon ciel ne purent me contenir si ce n’est le cœur de mon serviteur croyant (‘abdi mu’min). » Tout est étroit auprès d’Allah ﷻ sauf le cœur du serviteur croyant. Si ton cœur contenait vraiment le Vrai, tu ne prêterais pas la moindre existence aux choses et tu verrais Son Nom écrit en toute chose. Ainsi est le véritable faqir. Goûte donc ! Le faqir est entièrement pour Allah (lillah). « C’est à Allah que nous appartenons (lillah) et c’est vers Lui que nous retournons » [1] c’est-à-dire que plus rien ne subsiste de Lui si ce n’est la face du Vrai. Il te faut goûter à cette réalité dans ce bas-monde (douniya) avant que tu ne le fasses bon gré mal gré dans l’au-delà (akhira). C’est cela la vraie réunion (jam’ haqiqi) faisant de toi un véritable faqir.

Le Qâf (ق)

Puis vient la seconde lettre : le « qaf/ق. » Selon la numération arabe, la valeur associée à cette lettre est le nombre 100. Cette lettre fut appelée par les gens d’Allah (ahlul Allah) : « jabal qaf/ la montagne de qaf. » Car si Allah ﷻ se dévoilait à la montagne de qaf, il se produirait ce qu’il s’est produit pour sayiduna Moussa, lorsqu’il tomba foudroyé et disparut dans la contemplation de la Lumière du Vrai ﷻ. Un foudroiement si intense qu’il ne subsista que la face d’Allah ﷻ, ceci parce qu’il goûta à la proximité à travers la lettre « qaf/ق ». T’es-tu, ô faqir, éteint et as-tu manifesté le nom goûtant ainsi à la proximité (qurb) par la Lumière du Vrai ﷻ ? De nos jours, la montagne de Tur est encore visible mais lorsque le Seigneur s’est manifesté (tajjala) à la montagne, elle perdit toute localisation (makan), elle fut pulvérisée et sayiduna Moussa (‘alayhi salam) avec.

Le Yâ (ي)

Ensuite, vient la troisième lettre : le « ya’/ي » qui a pour valeur numérique 10. Comme nous l’avons dit, le « fa/ ف » correspond au fana (extinction), le « qaf/ق » correspond à la proximité (qurb) obtenue par ceux qui ont à la fois la vue intérieur (bassira) et la vue sensorielle (bassira). Quant au « ya’/ ي », il correspond à la certitude (yaqin) totale dans la voie. Et dans quel cas sait-on que le faqir à une certitude totale dans la voie ? S’il voit le Nom « Allah » en toute chose, avant toute chose et après toute chose alors il tirera sa preuve sur les créatures par le Créateur. Il est donc dans une descente car il est perpétuellement avec Allah ﷻ […].

Apprend donc les convenances (adab) avec le Créateur ! Et l’Homme ne peut apprendre les convenances avec le Créateur qu’après les avoir apprises (appliquées) avec les créatures. S’il n’a pas de convenance avec la créature, il n’en aura aucune avec le Créateur. Le Prophète ﷺ a dit : « Celui qui ne remercie pas les gens, ne remercie pas Allah. » [2]

Le Râ (ر)

Enfin, vient la dernière lettre, le « ra/ر » renvoyant à l’agrément (ridha) complet du décret divin qu’il soit bon ou mauvais. Et la valeur numérique associée à la lettre « ra/ر » est 200. Si nous additionnons les valeurs numériques associées aux lettres « fa/ ف », « qaf/ق » et « ya’/ ي », nous obtenons 80+20+100= 200. Nous avons donc 200 qui s’obtiennent par l’effort (al-mujahada) et 200 correspondant au « ra/ر » qui provient de l’agrément du Miséricordieux. Ainsi, la balance se trouve dans un équilibre parfait, te faisant entrer parmi les gens d’al-‘Araf. Dès lors, tu n’appartiens plus exclusivement aux gens de l’effort ni aux gens de la miséricorde, tu fais plutôt parti de ceux qui contemplent la Face d’Allah. Quant à ceux qui se tournent vers la droite puis vers la gauche, qu’ils sachent qu’il fut dit au sujet d’al-Mustafa ﷺ : « la vue n’a nullement dévié. » [3] Ta vue ne doit donc plus dévier dans la contemplation d’Allah ﷻ.


Traduit de l’arabe par Adrien Zapata
[1] Sourate al-Baqara, verset 155.
[2] Hadith rapporté par al-Bayhaqi.
[3] Sourate al-Najm, verset 17.

Louis M.
Spécialisé dans l'étude des Textes sacrés et autres Textes du corpus soufi. Disciple de la voie soufie Karkariya.

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