Adores-tu Allâh ou tes passions ?

« Vois-tu celui qui prend sa passion pour sa propre divinité ? » Sourate al-Jathîah (L’Agenouillée), verset 23.

Lorsque nous lisons un verset traitant du shirk (le fait d’associer une divinité à Dieu), c’est-à-dire du fait de donner des associés à Celui qui est sans égal, nous nous imaginons souvent que cela concerne les polythéistes ayant construit de leurs mains des statues qu’ils veulent protéger en espérant leur protection en retour. Effectivement, cela est du shirk dans le monde physique et apparent. Cependant, il n’est pas nécessaire de façonner une statue et la prendre en idole pour s’inscrire dans ce concept. En effet, il serait très réducteur de penser que l’objectif de l’Islam serait simplement de mettre fin au culte des statues.

Bien au contraire, tout le monde est concerné par ce verset, que ce soit le non-musulman bien sûr, mais également et surtout le musulman puisque le Coran est descendu pour lui permettre de méditer sur l’Univers qui l’entoure et sur lui-même. Il doit parvenir, par sa méditation, à réaliser l’Unicité Divine en annihilant ses passions égotiques afin d’en faire une source d’ascension spirituelle. Il doit tirer de chaque verset des éléments qui lui permettront de réaliser les mystères que renferme son âme afin de connaître son Seigneur.

Quelle erreur que de lire ce verset en pensant qu’il s’adresse à autre que nous-mêmes… D’autant plus qu’Allâh ﷻ ne cite pas spécifiquement le « mécréant » mais il nous dit « vois-tu celui », afin que nous puissions méditer sur la réalité de nos intentions à travers ce verset, et qu’on puisse connaître cette maladie qui ronge nos cœurs.

Il est donc évident que l’idole ici visée par notre Seigneur ﷻ n’est pas une banale statue physique, mais plutôt une idole enfouie dans le cœur sous la forme d’une passion.

Qu’est-ce qu’une passion ?

Il s’agit de tout ce qui peut être aimé et recherché non pour la Face d’Allâh ﷻ, mais pour la chose en elle-même.

En ce sens, Allâh ﷻ nous dit dans son Noble Livre : « On a enjolivé aux gens l’amour des choses qu’ils désirent : femmes, enfants, trésors thésaurisés d’or et d’argent, chevaux marqués, bétail et champs ; tout cela est l’objet de jouissance pour la vie présente, alors que c’est auprès d’Allâh qu’il y a le bon retour » [1].

Le Vrai ﷻ égrène ici des passions désirées et recherchées par tous, musulmans ou non, et ces passions leurs sont embellies et rendues agréables dans leur cœur. Et, parce qu’elles sont agréables dans leur cœur, elles deviennent pour l’homme « l’objet de jouissance pour la vie présente ». Elles sont le centre de leur existence, un objectif final prit comme une fin en soi et non comme un moyen d’accéder au seul objectif qui soit : le retour à Allâh ; et « c’est auprès d’Allâh qu’il y a le bon retour ».

C’est en ce sens qu’Abû ad-Dardâ a dit : « Dès que l’homme commence un nouveau jour, ses passions et ses œuvres sont réunies. Si ses œuvres suivent ses passions, sa journée sera mauvaise, et si ses passions suivent ses œuvres, sa journée sera bonne » ; si ses passions sont un objectif en soi, alors son cœur sera pleinement orienté vers elles. Ce sera pour lui une épreuve et une entrave à l’apparition des lumières de al-imân et al-ihsân dans son cœur. Il se croira libre d’agir comme il l’entend alors qu’il n’agira en réalité qu’en fonction de ces passions et de sa nafs, faisant de lui quelqu’un de totalement enchaîné dans une prison qui lui est invisible.

Mais si ce qu’il recherche réellement est le retour à Allâh ﷻ, alors il se sera libéré de ces passions qui ne seront plus égotiques mais spirituelles. Elles seront un moyen pour lui de réaliser le rapprochement au Divin. En effet, le croyant sincère ne s’accroche pas à ces objets de jouissances éphémères pour ce qu’ils sont. Il ne les prend pas comme finalité, il sait que « c’est auprès d’Allâh qu’il y a le bon retour ». Il n’enferme pas son intellect dans un cercle clos et cerné par la limite de ses passions ; il le libère au contraire de toutes ces barrières afin de réaliser la proximité de Celui qui est sans limite.

Quant à celui qui prend ces objets de jouissance comme une finalité en soi, ces derniers occuperont une place inamovible dans son cœur au point de devenir de véritables idoles qui le voileront de la réalité de son Seigneur. Son intellect restera enfermé dans les limites de ses passions illusoires de sorte qu’il ne puisse pas reconnaître le vrai du faux. Il ne sera pas à même d’accepter la vérité, sauf si elle est acceptée de ses passions et de sa nafs.

C’est en ce sens que nous est parvenue cette parole du Messager d’Allâh ﷺ rapportée par Hudhayfa, qu’Allâh l’agrée : « Les tentations (fitna) sont exposées au cœur les unes après les autres, comme les branches d’une natte de roseau. Tout cœur qui s’imprègne de ces tentations est marqué d’un point noir, tandis que tout cœur qui s’y refuse, est marqué d’un point blanc.

Ainsi, il finit par apparaître deux types de cœurs : l’un comme la pierre blanche et lisse, ne sera touché par aucune tentation tant que persisteront les cieux et la terre ; l’autre noir et couvert de rouille comme un cruchon renversé, il ne reconnaît plus ce qui est bon, ne rejette plus ce qui est mauvais, et ne fait qu’accepter ce qui est en accord avec ses passions ». [2]

Il s’agit ici de bien comprendre ce que nous décrit Sayidunâ Muhammad ﷺ. Il nous explique qu’en réalité, celui qui s’attache aux tentations auxquelles son cœur est exposé, arrivera à un degré d’attachement tel qu’il refusera une vérité qui s’opposerait à ses passions. Cela parce qu’il ne pourra accepter que ce qui est en accord avec elles, c’est-à-dire avec sa nafs qu’il a érigé en divinité.

Pour illustrer ceci, nous pouvons prendre l’exemple de quelqu’un qui aime la violence. Celle-ci est en lui et il ne la refoule pas, bien au contraire, il la justifie par l’Islam au point de la mettre en pratique et de tuer des populations innocentes dans le cadre de sa lecture de la religion. Il s’agit là de ceux qui s’affilient à des idéologies mortifères et qui ont voulu faire correspondre l’Islam à leurs passions dévastatrices. Il ne peut pas accepter l’idée qu’il puisse être dans l’erreur parce que son cœur est totalement voilé de la vérité, et qu’il a fait correspondre la religion à ses passions les plus extrêmes. Il est persuadé d’être dans le vrai et que tous ses coreligionnaires sont dans un égarement évident.

Cela concerne ce qui est illicite évidemment, mais l’exemple peut être reproduit en ce qui concerne des choses totalement licites qui prendront une grande place dans le cœur de celui qui est en quête du Vrai ﷻ. Allâh en égraine quelques-uns dans le verset ci-dessus lorsqu’Il dit notamment « femmes, enfants, trésors thésaurisés d’or et d’argent, chevaux marqués, bétail et champs ».

Le cheminant sincère doit faire en sorte que son cœur ne porte l’amour de rien d’autre qu’Allâh ﷻ. Il doit rechercher son Seigneur en toute chose car il sait qu’il ne peut réaliser l’amour du Créateur sans l’amour et la sacralisation de Ses créatures.

Qu’en est-il de nos enfants et de nos proches me direz-vous ? L’Amour véritable ne consiste pas à les aimer pour ce qu’ils sont, mais à les aimer pour Allâh ﷻ car aucune chose ne doit exister dans son cœur si ce n’est par Allâh ﷻ. L’aspirant doit rechercher la Lumière d’Allâh en toute chose et aimer toute chose par cette Lumière ; c’est là le sens véritable de la phrase « aimer en Allâh ».

Il nous est d’ailleurs parvenu du Prophète ﷺ une magnifique tradition prophétique qui nous dit : « Il y a parmi les serviteurs d’Allâh des serviteurs qui ne sont pas des Prophètes, mais que les Prophètes envieront ainsi que les martyrs » On dit « Qui sont-ils, pour qu’on puisse les aimer ? » Il dit « Ils sont des gens qui se sont aimés par la Lumière d’Allâh sans liens de parenté ni de lignage. Leurs visages sont Lumière. Ils se tiennent sur des chaires de Lumière. Ils n’ont pas peur quand les gens ont peur et ne sont pas tristes quand les gens s’attristent » Ensuite, il récita « Certes, les awliyâ’ d’Allâh n’auront ni peur ni tristesse. » [3]

Observons et méditons cette citation prophétique qui nous indique la Voie à suivre. Le Prophète ﷺ nous dit que ces gens se sont aimés par la Lumière d’Allâh sans avoir aucun lien de parenté, c’est-à-dire que le lien qui les relie est un lien divin et lumineux, totalement détaché des considérations de filiation ou d’ascendance. Quel amour peut-il être plus grand et plus sincère que celui-ci ? Ils ont réalisé l’Amour authentique ! C’est cet amour qu’il faut rechercher avec nos enfants, nos proches mais aussi avec la création toute entière. C’est par cela que le croyant doit s’élever jusqu’à réaliser l’extinction véritable dans la Lumière d’Allâh de sorte que, où qu’il se tourne, il ne voit finalement que la manifestation et l’Amour du Vrai ﷻ.

Poursuivons sur le sujet des passions… Elles ne sont pas uniquement des objets de jouissance illicites ou même licites car, comme nous l’avons dit, elles sont tout ce qui entrave l’élévation spirituelle du cheminant. Elles englobent donc absolument tout ce que nous pouvons aimer et entreprendre et ce, sans aucune limite.

Une passion ne peut pas être définie comme telle de manière absolue. Plutôt, c’est le regard que le cœur pose sur elle et l’emprise qu’elle a sur lui qui en fait ou non une passion. C’est pourquoi tout le monde ne connaît pas les mêmes tentations de la nafs. Certains vont rechercher la gloire ou l’argent car c’est le moyen par lequel ils vont pouvoir s’élever sur le plan égotique, alors que d’autres vont préférer la tranquillité et une vie simple, et trouveront leurs tentations dans l’acquisition de champs et de bétails par lesquels ils atteindront la satisfaction de leur nafs.

Et, lorsque nous disons qu’absolument toute chose peut devenir un objet de jouissance et de plaisir de la nafs, c’est le cas. Cela peut même concerner l’engagement humanitaire, le bénévolat, ou même les affaires de la religion car les passions peuvent englober ce qui est bas et vil comme ce qui est noble.

Pour illustrer cela, prenons l’exemple d’une personne qui a en elle un amour exacerbé du pouvoir et de la reconnaissance des autres. Cette personne aime être prise en modèle et élevée. Il s’agit là de passions qui habitent son cœur mais qu’elle ignore puisque celui qui ne chemine pas vers l’extinction de ses passions dans la Lumière muhammadienne en est totalement voilé, et sa nafs est libre de le mener où bon lui semble. C’est pour cela qu’elle est impossible à cerner et à dompter sans la compagnie d’un Maître éducateur.

Notre homme grandit donc avec cet amour dans le cœur, un amour qu’elle nourrit régulièrement, un amour qui n’est pas pour Allâh ﷻ de manière totale et absolue, mais qui a pour objet une satisfaction et une jouissance de son âme. Il grandit dans un environnement très religieux et entreprend des études qui le mènent à devenir un imam important et reconnu dans son pays. Les gens viennent à lui afin de l’interroger, ils le prennent pour modèle. Cet homme verra alors toute sa vie n’être finalement qu’assouvissement d’une passion cachée dans sa nafs au travers de la religion. Toute sa vie, il n’aura œuvré que pour atteindre la satisfaction de son âme et de ses passions. Bien qu’il se retrouve à faire des rappels religieux et à diriger la prière, la réalité de ses œuvres n’est pas exclusivement vouée à Allâh l’Unique ﷻ mais elle est pervertie et construite sur autre que Lui. Il a donc pris ses passions pour divinité en dehors d’Allâh ﷻ.

Ce que nous décrivons ci-dessus est très clairement exprimé dans un hadith dans lequel le Prophète nous décrit la situation des trois premières personnes à entrer en enfer, et ce sont trois personnes qui pensaient œuvrer pour Allâh :

D’après Abû Hurayra – qu’Allah l’agrée – le Prophète ﷺ a dit : « Certes, les premiers des hommes qui seront jugés le jour du jugement seront :

– Un homme qui est mort en martyr. Il sera apporté et Allâh lui fera reconnaître ses bienfaits sur lui et il les reconnaitra. Il va dire : « Et qu’à tu fais avec ces bienfaits ? »Il va dire : « J’ai combattu pour toi jusqu’à ce que je meure en martyr ».

Allâh va dire : « Tu mens, tu as plutôt combattu pour que l’on dise que tu étais courageux et cela a été dit ». Ensuite Allah va ordonner qu’il soit traîné sur son visage jusqu’à ce qu’il soit jeté dans le feu.

– Un homme qui a appris la science, l’a enseigné et a lu le Coran. Il sera apporté et Allâh lui fera reconnaître ses bienfaits sur lui et il les reconnaitra. Il va dire : « Et qu’à tu fais avec ces bienfaits ? »Il va dire : « J’ai appris la science, je l’ai enseigné et j’ai lu le Coran tout cela pour toi ».

Allâh va dire : « Tu mens, tu as plutôt appris la science pour que l’on dise que tu es un savant et tu as lu le Coran pour que l’on dise que tu es un lecteur et tout cela a été dit ». Ensuite Allah va ordonner qu’il soit traîné sur son visage jusqu’à ce qu’il soit jeté dans le feu.

– Un homme à qui Allâh a accordé ses largesses et à qui il a donné de tous les types de biens. Il sera apporté et Allah lui fera reconnaître ses bienfaits sur lui et il les reconnaitra. Il va dire : « Et qu’à tu fais avec ces bienfaits ? »Il va dire : « Il n’y a pas une seule chose dans laquelle tu aimes que l’on dépense sans que je n’y aie dépensé pour toi ».

Allâh va dire : « Tu mens, tu as plutôt dépensé pour que l’on dise que tu es généreux et cela a été dit ». Ensuite Allâh va ordonner qu’il soit traîné sur son visage jusqu’à ce qu’il soit jeté dans le feu » [4].

Personne n’est à l’abri de cette déviation du cœur, que ce soit une personne lambda ou un imam. S’ils ne se sont pas placés sous l’éducation spirituelle d’un véritable Shaykh dépositaire de la Lumière Muhammadienne, connaissant de la nafs, et donc connaissant par Allâh, ils ne sauront jamais si leurs œuvres sont réellement pour Allâh ou pour l’assouvissement de leurs passions égotiques.

C’est ce sens que Sidi Abû Yazid al-Bistamî disait dans une célèbre parole que « Celui qui n’a pas de Shaykh, shaytan est son Shaykh ». C’est le Shaykh réalisé qui pourra les guider sur la Voie Blanche afin d’y purifier véritablement leurs cœurs par la Lumière. Il le fera sur l’exemple du Messager d’Allâh ﷺ dont il est l’héritier en son temps et à propos duquel Allâh ﷻ dit :

« Ainsi, Nous avons envoyé parmi vous un messager de chez vous qui vous récite Nos versets, vous purifie, vous enseigne le Livre et la Sagesse et vous enseigne ce que vous ne saviez pas ». [5]

Ce que nous avons décrit ci-dessus est une des formes de shirk mineur qui peut atteindre le musulman et contre laquelle le Bien-aimé ﷺ nous a mis en garde lorsqu’il dit :

« Le shirk dans cette communauté est encore plus imperceptible que les pas d’une fourmi noire, sur une pierre noire, dans une nuit sombre. »[6]

Il est donc impossible à percevoir sauf pour celui à qui Allâh ﷻ aura donné le discernement, et qui aura réalisé la véritable introspection par la main du Walî. Ce dernier saura lui montrer ces ruses dont fait preuve sa nafs ammâra [7].


[1] Coran : Sourate 3 ; verset 14.
[2] Muslim, Sahîh.
[3] An-Nasa’i, Kubra ; Abû Ya’la, Musnad ; ibn Hibban, Sahih.
[4] Muslim, Hadith n. 1905
[5] Coran : Sourate 2 ; verset 151.
[6] Al-Hâkim.
[7] Âme qui enjoint au mal.

Mohamed O.
Cheminant depuis de nombreuses années au sein de la confrérie soufie Karkariya, Mohamed O. a pu profiter des sagesses et des enseignements de son maître, Sidi Mohamed Faouzi al-Karkari, qu’il a pu accompagner dans de nombreux voyages.

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