Le vêtement rapiécé : un outil d’éducation spirituelle indispensable à notre époque

Avant toute chose, il faut comprendre ceci : il est faux de penser que nous pourrions, à notre époque, éduquer notre âme (nafs) par le suivi d’un maître du passé, c’est-à-dire en suivant les fondements d’une voie passée par laquelle nous espérerions atteindre l’ouverture spirituelle.

Cela n’est qu’un leurre et un piège de l’âme pour nous détourner de la véritable quête spirituelle. En vérité, celle-ci ne peut se faire que par le suivi et le compagnonnage d’un maître vivant, ancré en son époque, et connaissant de la nafs et des maladies qui l’habitent.

Ces maladies ne sont pas les mêmes d’une époque à l’autre et, bien qu’il y ait un socle originel sur lequel elle se construit, notre nafs est aussi tributaire des évolutions liées au temps dans lequel elle s’inscrit, et qui peuvent exacerber, ou au contraire cacher, certaines facettes qui la caractérise.

Le Shaykh authentique, ayant reçu l’autorisation divine pour guider les croyants à l’illumination du cœur, va mettre en place des fondements, des principes et des outils d’éducation des âmes s’inscrivant parfaitement dans les problématiques de son temps, et répondant aux exigences de l’éducation spirituelle des croyants de son époque. C’est la raison pour laquelle suivre les fondements d’un Maître du passé est un non-sens.

Comprendre ce qu’est l’éducation spirituelle.

Comme son nom l’indique, l’éducation spirituelle a pour vocation de mener le cheminant de la station de l’âme appelant au mal (ammara) à la réalisation par l’Esprit. Pour accomplir ce voyage intérieur, l’aspirant doit pouvoir se libérer des pièges et des entraves tendues par son âme charnelle.

Le Shaykh Educateur Mohamed Faouzi al-Karkari dit à propos de cette station de l’âme : « Sache que parmi les stations de l’âme se trouve celle de la nafs ammara (qui enjoint au mal). Elle a été appelée ainsi parce qu’elle incite sans cesse au mal et cherche à s’associer aux Attributs divins tels que l’orgueil, la richesse, la grandeur, la beauté. » [1]

Il s’agit donc pour le cheminant d’éloigner sa nafs des caractéristiques seigneuriales, pour la mener au degré de servitude qui lui incombe : l’éloigner de l’orgueil par la modestie, l’éloigner de l’amour des richesses par la pauvreté, etc.

Depuis cette station de l’âme appelant au mal, c’est-à-dire appelant à sa propre glorification en dehors du Vrai ﷻ, le cheminant doit réaliser l’ascension spirituelle, le menant à évoluer parmi les degrés de réalisation de l’âme, jusqu’à l’éteindre dans la présence divine et ainsi réaliser la proximité.

Le Shaykh Mohamed Faouzi al-Karkari, qu’Allah sanctifie son secret, dit : « Parmi ces stations, se trouve également celle de la nafs mutma’inna (apaisée). A quoi renvoie cet apaisement ? Il renvoie à l’apaisement d’une âme qui est plongée dans la vision d’Allah , raison pour laquelle une fois cette station atteinte, la paix et la tranquillité que goûte cette nafs l’empêche d’en sortir. » [2]

Il s’agit pour l’aspirant de s’élever depuis le degré de l’âme s’attribuant les caractéristiques seigneuriales du Divin, à celui de l’âme plongée dans sa contemplation, résignée et annihilée (fana) dans la présence du Seigneur véritable.

Pour mener ses disciples vers l’ascension de l’âme, le Maître va fonder sa Voie sur des principes indispensables au cheminement spirituel de son temps. Si l’aspirant s’y conforme, il verra son cœur s’illuminer de la Lumière divine, jusqu’à devenir une lanterne dont l’éclat lui rendra apparentes les maladies de son âme enfouies et cachées en son for intérieur. En se conformant aux fondements de la Voie, son cœur se purifiera de la considération de tout autre que son Seigneur, c’est-à-dire qu’il se verra détourné de tout ce qui peut entraver son cheminement spirituel.

Il s’agit d’un exercice très difficile, car la nafs est multiple, et l’Homme aime la multiplicité. Il aime sa famille, ses amis, son travail, sa personne, les plaisirs de la vie, le sport, l’argent, etc. Mais alors, comment peut-il penser qu’en plus de tout cela, il puisse être en mesure d’aimer son Seigneur d’un amour sincère ? Cela est impossible au sens de l’amour véritable, de l’amour spirituel, car la sincérité envers le Vrai ﷻ implique nécessairement l’exclusivité de son amour.

Nous n’avons qu’un cœur et il est unique. Il ne peut y cohabiter deux amours. Autrement dit, notre cœur ne peut être occupé à la fois par l’amour des choses mondaines et par l’amour du Vrai ﷻ. Cela parce que notre Seigneur est L’Orgueilleux. Il est Le Jaloux et Il ne lui sied pas de cohabiter dans un cœur où se trouve établi l’amour des créations éphémères et illusoires, alors que c’est Lui Le Créateur de toutes ces choses. Celui qui désire réaliser l’amour de son Seigneur devra savoir que cet amour est exclusif et n’admet absolument rien d’autre.

C’est la raison pour laquelle Il dit par la bouche de Son Prophète ﷺ : « Ni la terre ni les cieux n’ont pu me contenir sauf le cœur de mon serviteur croyant qui lui le put », parce que le serviteur croyant est celui qui s’est détaché des choses illusoires pour s’attacher à la Lumière du Miséricordieux.

Le Maître va donc travailler sur son disciple afin d’extraire de son cœur l’attachement de tout ce qui est illusoire, afin d’y ancrer l’amour de la Réalité essentielle et lumineuse de notre Seigneur.

Cela ne signifie pas que le cheminant ne puisse plus aimer ses proches ou ses amis. Plutôt, il devra les aimer pour la trace lumineuse et le Souffle du Miséricordieux qui se trouvent en eux, et non pas pour leur réalité éphémère. S’il parvient à réaliser cela, il aimera d’un amour unique et non plus multiple. Il aimera la création parce qu’elle émane du Créateur et non pour sa simple qualité de création. Il l’aimera comme un moyen d’élévation vers les réalités ésotériques et non plus comme une fin en soi.

Dès lors, pourquoi le vêtement rapiécé est un outil indispensable pour cheminer spirituellement à notre époque ?

Le vêtement rapiécé (muraqqa’a) est un fondement dans l’éducation spirituelle, notamment à notre époque, parce qu’il va aider le cheminant à nettoyer son cœur de plusieurs maladies de notre époque : l’amour de soi, l’amour de sa propre image, l’amour du regard des autres, etc…

Comment peut-on espérer s’élever vers le Seigneur des mondes, s’élever vers la contemplation du Vrai ﷻ en chaque instant, alors qu’on reste emprisonné dans cette prison invisible qu’est celle du regard des gens et de l’amour de nous-même ? En réalité, nous constatons qu’il s’agit d’un des plus grands problèmes de notre époque, qui a été exacerbé encore avec l’arrivée dans nos quotidiens des réseaux sociaux qui y ont pris une place prépondérante.

Il est incontestable que nous sommes aujourd’hui dans une société de l’image. Nous voyons nos jeunes s’identifier aux stars et se mettre très tôt à utiliser les médias sociaux tels que Instagram ou Snapchat. Ils n’hésitent pas à tricher sur leur image jusqu’à se créer un personnage, une « image virtuelle » totalement fausse, mais qui prend parfois plus de place que la réalité. Les médias mainstream ne sont pas en reste. Ayant bien identifié cette maladie contemporaine, ils ont voulu en tirer profit à travers la multiplication des programmes de télé-réalité dans lesquels la place de l’image et le culte de la personne est centrale.

Pour se purifier de cette maladie récurrente à notre époque, il faut casser ce mécanisme et ce cercle vicieux dans lequel nous sommes tombés, casser cette importance que nous donnons à l’image. Quel meilleur exercice que le port du vêtement rapiécé ?

En ce sens, le Shaykh de la Voie Karkariya, Sidi Mohamed Faouzi al-Karkari dit : « Si j’ai imposé le vêtement rapiécé, sache que c’est parce que c’est un filtre retenant les amoureux de ce bas-monde. »

Autrement dit, il s’agit d’un filtre que ne traversent que ceux qui aspirent véritablement à la rencontre avec leur Seigneur, en pleine sincérité. Quant à ceux qui restent prisonnier de leurs considérations physiques et matérielles, les bienfaits de ce vêtement leurs resteront inaudibles.

Concrètement, quel est l’effet de la muraqqa‘a sur le cheminant ?

Les gens du l’illumination des cœurs, que sont les maîtres soufis, ont pour beaucoup choisi le vêtement rapiécé, notamment pour certaines de ses caractéristiques que détaille le Maître marocain Sidi Ahmad ibn ‘Ajiba. Dans l’un de ses ouvrages[3], il énumère les particularités de la muraqqa‘a parmi lesquelles il cite le fait qu’elle apprenne la patience, qu’elle détourne l’aspirant de la considération du monde crée et de l’opinion des gens, et qu’elle lui permette de se débarrasser de l’orgueil en le combattant par son opposé qu’est la modestie.

Il y a ainsi de nombreuses défaillances de l’âme que ce vêtement permet de corriger. L’Homme aime le bien paraître. Il aime porter les meilleurs vêtements, les plus belles parures afin de flatter son égo et parfois asseoir sa supériorité sur les autres. Il s’agit d’une marque d’orgueil égotique incontestable que le vêtement rapiécé va clairement annihiler chez celui qui souhaite sincèrement s’en débarrasser. Le cheminant parviendra à se détacher de l’amour de sa personne car il réalisera le caractère totalement illusoire de celle-ci.

L’Homme aime plaire et il pense que ses choix vestimentaires et son apparence découlent d’un choix purement personnel. Cela est partiellement faux. En réalité, il se conforme surtout à ce qu’exige de lui la société ou son environnement proche. Il se conforme également à ce que son univers, ses passions, ses hobbies exigent de lui. L’Homme va donc chercher à correspondre à des codes vestimentaires, et il va rechercher sa pleine satisfaction dans le regard de ses semblables. Il n’y a donc pas de pleine liberté individuelle dans l’illusion de ses choix vestimentaires.

Par le port de ce vêtement, le cheminant va au fur et à mesure annihiler totalement son environnement et se libérer de l’emprise et de la prison que constituent les regards des gens. Leurs opinions n’ont plus aucune importance à ses yeux, et il n’y prête plus attention, que ce soit dans les critiques ou dans les éloges. Tu le verras déambuler dans les marchés, dans les transports en commun et partout en ville, sans n’accorder aucune considération aux regards, aux moqueries et aux jugements de ceux qui sont restés enfermés dans leur prison invisible.

L’Homme est noyé dans son amour propre et dans son égoïsme, c’est-à-dire dans la prévalence qu’il donne à son égo, à sa nafs, sur toute autre. Or le cheminement spirituel, c’est justement le contraire. La création, dans sa complétude, n’est rien d’autre que le support de manifestation du Vrai ﷻ. C’est par elle que nous réalisons les réalités ésotériques. Autrement dit, pour se libérer des chaînes de la nafs et réaliser la présence divine, il faut magnifier Sa création. Le Shaykh Mohamed Faouzi al-Karkari répète souvent cette sagesse à ses disciples : « Avilis ton égo et sacralise tout autre. »

Malheureusement, l’Homme est plongé dans l’illusion de sa propre personne, de sa propre nafs. Il ne supporte donc pas d’être rabaissé, moqué ou mésestimé, parce qu’il a érigé son âme en Seigneur absolu autour duquel tout son univers doit tourner. Il aurait mieux fait de chercher à manifester la pleine servitude, à l’image des prophètes et des envoyés.

La muraqqa‘a est l’outil parfait par lequel le cheminant va travailler au rabaissement de sa propre personne. Il va marcher à travers champs et villes, et il sera parfois moqué, rabaissé voire humilié, et il restera impassible, immobile, fidèle au verset coranique : « Les serviteurs du Tout-Miséricordieux sont ceux qui marchent humblement sur terre, qui, lorsque les ignorants s’adressent à eux, disent : « Paix ». » [4]

L’aspirant dans la quête du Divin doit manifester cette miséricorde et cette paix, parce qu’il chemine sur les pas de la meilleure des créatures qu’est notre bien-aimé Prophète ﷺ. Il doit donc être à son image.

Durant treize années de vie dans la ville de La Mecque, le Messager d’Allah ﷺ a été humilié, insulté, frappé, mais n’a jamais répondu. Quel meilleur exemple que celui-ci ? Lui, le joyau de la création a accepté cette situation alors que nous, à la moindre remarque, nous nous mettons sur la défensive, prêt à répliquer.

Le Prophète ﷺ est totalement éteint dans la présence et la contemplation de son Seigneur. Il ne voit rien d’autre que la beauté des théophanies des Noms et des Attributs divins. Il a enduré avec patience et bon comportement, laissant ses nobles caractères éclairer le monde.

‘Uqba ibn Abi Muhit a essayé de l’étrangler avec son manteau pendant qu’il priait. Son propre oncle Abu Lahab n’hésitait pas à jeter des excréments sur la porte de son domicile. Un jour, alors qu’il se trouvait sur le mont Safa, Abu Jahl l’insulta copieusement avant de lui lancer une pierre à la tête : « Le sang coula sur la figure du Prophète ; mais il ne dit rien, se leva et retourna dans sa maison. » [5] Un autre jour, alors même qu’il priait dans la Ka‘ba, un chef de la tribu des Quraych le recouvrit du placenta d’une chamelle pendant sa prosternation et sa fille le débarrassa de ces immondices. [6]

Tout aspirant à la réalisation spirituelle doit expérimenter ces états, parce qu’il doit cheminer sur les traces du Prophète ﷺ. Il doit accepter les humiliations ou les insultes qu’il pourrait essuyer, et il doit travailler à l’éducation de sa nafs pour que ces attaques n’aient plus aucun effet sur son cœur, allant même jusqu’à les accueillir avec indifférence.

Et si elles le brusquent, si elles provoquent en lui colère et violence, alors il se doit de canaliser ces mauvais caractères et les intérioriser afin que n’émanent de lui que douceur et bienveillance.

Dans l’époque qui est la nôtre, la muraqqa‘a apparaît comme étant un exercice spirituel primordial au travers duquel le disciple apprend à connaître et éduquer sa nafs, en la dirigeant vers le sukun, c’est-à-dire vers l’immobilité. Il s’affranchit de l’effet que la création peut avoir sur son cœur, il apprend la patience et l’endurance, caractéristiques très importantes, et qui sont même citées à de nombreuses reprises dans le Coran.

Allah ﷻ nous dit : « Les endurants auront leur pleine récompense sans compter. » [7]

Quelle meilleure récompense que la proximité divine ? Quelle meilleure récompense que la présence et la vision de son Seigneur ? Et la récompense de sa présence est une promesse d’Allah ﷻ puisqu’Il nous dit : « Allah est avec ceux qui sont endurants. » [8]

En réalité, les apports que nous avons développés ci-dessus ne sont pas complets. Il en existe beaucoup d’autres, mais ceux qui ont été cités sont amplement suffisant pour comprendre le caractère fondamental de cet exercice, pour ceux qui, à notre époque, souhaitent se réformer et s’élever dans les cieux de la réalisation spirituelle.


[1] Les convenances du compagnonnage – Tome 2.
[2] Ibid.
[3] Ibn ‘Ajiba, al-Futuhat al-Ilahiya fi Charhi al-Mabahithi al-Asliya.
[4] Coran : Sourate 25, verset 63.
[5] Tabari, Tarikh.
[6] Bukhari, Sahih.
[7] Coran : Sourate 39, verset 10.
[8] Coran : Sourate 2, verset 153.

Mohamed O.
Cheminant depuis de nombreuses années au sein de la confrérie soufie Karkariya, Mohamed O. a pu profiter des sagesses et des enseignements de son maître, Sidi Mohamed Faouzi al-Karkari, qu’il a pu accompagner dans de nombreux voyages.

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