Changer notre vision du monde

Quelle est la nature de ce que nous voyons par les yeux ?

Cette question, dont la réponse peut paraître de prime abord évidente, va remettre en question une représentation fondamentale que nous avons du monde…

En effet, à travers le temps, les gnostiques ont toujours défendu la thèse selon laquelle le monde qui nous entoure est illusoire. L’anecdote que nous allons raconter aborde ce caractère évanescent de l’univers, et ce, du point de vue des neurosciences.

Le sujet de la perception visuelle montre assez bien que l’environnement qui nous entoure, que nous considérons généralement comme la réalité, n’est en fait qu’une projection mentale.

Cette expérience pour le moins troublante est tirée du livre « Corps réel et corps imaginaire » du psychologue Mahmoud Sami-Ali.

Il était question du cas de deux sœurs jumelles de l’âge d’une dizaine d’années nées avec une cécité totale et ceci est assez rare. D’habitude, les enfants mal-voyant perçoivent des ombres, des silhouettes, des scintillements, ce qui n’était pas le cas de ces deux petites filles. Pour ce qui les concernait, le sens de la vue était absolument absent. C’est suite à une opération qu’elles ont subie à l’âge de 10 ans qu’elles ont pu retrouver une vue normale.

Les psychologues et neurologues de l’époque ont vu dans cette opération miraculeuse une source d’enseignements à ne pas rater. Ils ont donc observé le comportement de ces deux enfants après avoir retrouvé la vue.

Peu après leur opération, c’était un tout nouveau monde qui s’ouvrait à elles : l’inconnu total ! Ce qui vint troubler notre conception du monde réside dans le comportement de ces deux enfants, et plus particulièrement, lorsque les médecins leur demandaient de saisir un objet qui se trouvait devant elles…

Et savez-vous ce qu’elles faisaient ?

Elles regardaient l’objet et dirigeaient leurs mains non pas vers celui-ci, mais vers leurs propres yeux !

Comprenez bien ce que cela signifie :

La spatio-temporalité telle que nous la connaissons tous est établie par un apprentissage basé sur une interaction entre ce qui est vu et ce qui est touché (le mouvement). C’est par le mouvement que l’enfant projette son corps dans les images qu’il voit, et qu’il établit alors des concordances entre les deux.

Par essai et erreur, il finit par établir, par exemple, que ce qui est petit et en arrière-plan de l’image est éloigné de lui dans l’espace. Il déduit alors que les images qui apparaissent au niveau des yeux sont en réalité son environnement. Il situe alors les images non plus comme étant en lui-même (comme le font, à juste titre, les jumelles dans l’exemple cité) mais en dehors de lui.

Cet apprentissage est absolument nécessaire au développement de l’être humain. Cependant, ce qui handicape l’Homme, c’est d’attribuer sa perception comme étant la réalité de l’Univers. En faisant de la sorte, l’Homme est donc emprisonné du monde qu’il s’est lui-même construit. Il établit ses propres limites, et le pire, c’est que lorsqu’on lui parle de choses qu’il n’a jamais vu où que son esprit est incapable de saisir, il le renie et l’enterre comme-ci cela n’avait jamais existé.

Le Maître soufi, Sidi Mohamed Faouzi Al Karkari, explique dans un de ses enseignements :
« Une partie de ce monde apparent, physique et matériel, est dissimulée dans le cerveau (dimâgh) de l’Homme, si l’on considère que cet Homme a une partie apparente et une autre cachée. (…)

C’est ce cerveau qui lui permet de considérer ces éléments du monde matériel. Par conséquent, en réalité, toutes ces interactions que l’Homme peut avoir avec le monde physique ne sont jamais qu’une partie de son propre système nerveux. Et c’est comme si cette partie du système nerveux constituait le Centre du monde physique. Pas du malakoûte (le monde occulté, subtil), mais bien uniquement du monde physique, le monde matériel qu’il perçoit par les yeux de sa tête.

Donc y compris le ciel, lorsqu’il lève les yeux et regarde les étoiles… en réalité, il ne voit rien d’autre que cette partie limitée de son propre système nerveux. Il te suffirait de la lui supprimer, et il ne verrait plus rien. Et si tu la lui retournais, c’est comme si tu lui retournais le monde matériel et visible tout entier.

Comprends donc que l’Homme n’est pas un être banal : ses particularités, ses réalités, il est lui-même incapable de les cerner ! Ce monde qu’il perçoit par les yeux n’est même pas l’entièreté de son système nerveux, mais simplement une partie… car il est incapable de cerner tout le monde créé. Il saisit uniquement ce que son cerveau aura pu percevoir des atomes qui le cernent. Quant à ce qui est caché de ce monde apparent, c’est-à-dire le monde subtil, sa partie toute entière se trouve dans le cœur, et non pas dans le cerveau. C’est donc comme si l’Homme avait deux intellects : l’un dans le cerveau, l’autre dans le cœur, et à partir de là nous disons que le cœur est le joyau de l’intellect. »

Il est ici question de la vue, mais ceci ne pourrait-il pas l’appliquer à l’ensemble de nos sens ? Ne vous fiiez pas aux apparences, ce que vous percevez n’est pas devant vous, mais en vous. Imaginez donc ce que serait votre représentation de l’univers et de vous-même si vous vous étiez construit à partir d’une Vision en dehors du confinement qu’est l’espace et du temps…

Et c’est bien ceci que le cheminement soufi propose ; acquérir ou plutôt revenir à une perception originelle de nous-même et de notre environnement. C’est en se libérant de ces contraintes que l’Homme pourra goûter à la réalité de l’Univers avec l’œil de l’objectivité. Il aura alors accès au domaine « intérieur » de ce monde.

Emmanuel A.
Infirmier - Diplômé en psychologie et sciences de l’éducation à l’université de Liège. Auteur spécialisé dans les domaines de la science, de la psychologie, et de la spiritualité.

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