Soufisme & modes d’acquisition de la connaissance

Le soufisme est l’école de la connaissance de soi, le chemin de la connaissance de l’autre, une quête de la connaissance de Dieu. Les soufis ont trop de respect pour ce qu’ils appellent « la science, la connaissance, le savoir » pour que ces termes soient donnés à ce qui pour eux n’en est pas. L’exigence soufie en matière de connaissance est telle que la plupart des gens sont considérés, selon leur lecture, comme ignorants des choses qu’il faut réellement savoir. Et ce postulat, dans la bouche d’un soufi, n’est point une insulte ou un rabaissement dirigé vers autrui, car tout soufi se considère en premier lieu comme un grand ignorant en quête de connaissance.

Ce savoir est tellement précieux qu’il détermine le rang des hommes ici-bas et leur avenir dans l’au-delà. A titre d’exemple, le soufi considère que le meilleur homme est le Prophète Muhammad – paix et salut sur lui –, qu’il est le plus parfait et le plus abouti spirituellement, et viennent après lui les autres prophètes et messagers ainsi que les saints de sa communauté. Une des raisons de cette considération pour Muhammad vient du fait qu’il est désigné comme celui qui a reçu la science des Premiers et des Derniers (‘ilm ul-awwalin wa-l-akhirin) et qu’il a été celui sur qui a été révélé le Coran, Livre Céleste dans lequel « rien n’a été omis ». [1]

La connaissance peut être séparée en deux types afin de simplifier les choses. Et la nature du type de science ne vient pas du contenu de cette dernière en tant que tel, mais de sa méthode d’acquisition. On voit donc que la méthode d’acquisition détermine la nature d’une chose plus que l’essence même de la chose, et cela est révélateur du souci de l’origine pour les soufis. Avec l’origine, il y a aussi l’effet que produit la chose sur celui qui la reçoit qui est déterminant.

La méthode d’acquisition détermine alors deux choses principales : d’où vient l’information et que cela apporte-t-il de le savoir ? Savoir pour savoir n’est pas un principe des gens de la Voie. La science se doit d’être utile, sinon elle est un amas d’informations remplissant la besace de cheminant cherchant à voyager léger, à parcourir la Voie en direction du But Ultime.

La science utile peut toucher tous types de sujets, elle n’est pas limitée à Dieu, le Cheminement et les choses à connaître pour améliorer sa spiritualité. La science utile peut toucher des connaissances relatives à notre fonction, des secrets sur les matériaux qui nous entourent, des sciences médicinales, astrales, ou concernant toutes choses de la nature. Elle peut être des maths, des sciences du langage, de l’art, ou toute autre science humaine que nous avons l’habitude d’apprendre de manière à en faire quelque chose qui n’est pas de la science « utile ». Le sujet de la science utile est donc varié, mais sa méthode d’acquisition est toujours la même.

Il y a un Tout-Sachant, enseignant à ceux qui veulent savoir et qui demandent la science utile, et un support sur lequel descend littéralement le savoir. A l’image de l’histoire du monde et de ses hommes, qui dans la Tradition a été écrite, sur une table gardée, par une plume écrivant sous l’Ordre divin, les soufis estiment que chaque homme dispose d’une table gardée bien à lui, qui dans son cas est le cœur. La connaissance acquise de manière utile est donc, pour les soufis, cette science qui vient de Dieu et qui s’inscrit sur les cœurs. Parfois, cette inspiration divine est une clef qui nous permet d’ouvrir des portes en cherchant avec les moyens à notre disposition, et nul doute qu’à travers les âges, nombreuses découvertes ont eu lieu comme cela, naissant d’une inspiration du cœur, en étant suivie par un travail rigoureux.

Nous pouvons citer en exemple ces propos écrits de la main du défunt shaykh Saïd Ramadan Al Bouti : « Ibn Sînâ, que Dieu lui fasse miséricorde, avait une habitude lorsqu’il était confronté à un problème scientifique qu’il n’arrivait pas à surmonter : il laissait un moment ce problème, allait faire soigneusement ses ablutions, accomplissait deux cycles de prière ou plus, puis se tournait vers Dieu pour L’implorer de lui donner l’inspiration et de le sortir de la perplexité. A peine revenait-il à son affaire que l’inspiration lui venait dans le cœur pour lui indiquer ce qui était juste, et la réponse s’imposait alors à sa raison comme une certitude.

Je dirais même que cette manière était celle de l’ensemble des savants qui s’employèrent à débarrasser leurs cœurs des impuretés et des tares : ils recevaient de nombreuses connaissances et de nombreux secrets scientifiques par les manifestations de grâces divines qui rayonnaient sur leurs esprits et donc leurs cœurs. Et cela, sans même les chercher ou sans déployer de grands efforts pour les acquérir. » [2]

La science acquise par l’effort intellectuel, la mémorisation et l’étude fait mauvaise figure chez les soufis, tant qu’elle n’est pas purifiée par un savoir céleste. Si tel est le cas, alors la science acquise précédemment se révélera être une monture pour aller encore plus loin dans la Voie, ou pour être plus utile aux hommes qui n’y sont pas, à l’image des grands savants de la communauté soufie, tels que Al Ghazali ou encore Ibn ‘ata Allah as-Sakandari, qui avant d’être soufis étaient de grands érudits. Néanmoins, l’effort sera plus difficile pour les gens des savoirs « inutiles », car ils devront en premier lieu apprendre à réapprendre différemment, et cela est difficile tant le procédé peut leur paraître « simplet » et en dessous de leur rang.  La plupart s’enflent d’orgueil et s’imaginent ne pas avoir besoin de cela, car eux sont des savants. Ceux-là sont, d’un point de vue soufi, les plus loin de la véritable connaissance.

Le soufi se prédispose donc totalement à devenir un réceptacle de la science de Dieu, vide de tout autre savoir, quels que soient ses précédents acquis. Il est prêt à tout réapprendre, et il sait que Dieu lui servira ce qui lui sera utile. Il cherchera la science en commençant à façonner son réceptacle, puis il agira par le dhikr (évocation) et la méditation à chercher ce qu’il doit savoir. Les premières sciences que l’homme doit réaliser dans la Voie sont celles du Tawhid (unicité divine), afin que dans les étapes suivantes, rien ne vienne s’interposer entre le serviteur et son Seigneur. Lorsque le serviteur sera au point au niveau de l’Unicité divine, après l’avoir réalisée par Dieu, alors viendront à lui les sciences des choses du monde créé. Le Coran parle de ce type de science en ces termes : « Ceux qui, debout, assis, couchés sur leurs côtés, invoquent Allâh et méditent sur la création des cieux et de la Terre en disant : « Seigneur, Tu n’as pas créé cela en vain ! Exaltée soit Ta transcendance ! Garde-nous du châtiment du Feu. » [3]

Il y a, dans ce verset coranique cher aux soufis, un lien direct entre l’évocation de Dieu et la méditation sur la création accompagnée d’une reconnaissance de la Transcendance divine, jusqu’à même provoquer la crainte du châtiment. Mais quel peut être un tel châtiment dans un tel contexte ? C’est le châtiment du feu ténébreux, qui n’est autre que celui des ténèbres de l’ignorance, de l’incapacité à la perplexité face au « comment » d’une telle création. Quel châtiment que cela pour un esprit aiguisé !

A l’image d’Ibn Sînâ dans le texte suscité, les soufis attirent la connaissance par des actes d’adorations accompagnés d’une méditation profonde dirigée vers la Proximité originelle : leur Créateur. En agissant ainsi, la science devient profitable, elle demeure utile, même si Dieu enseigne à l’homme comment faire du pain ou combien font 2 + 2. Peu importe ce qui est enseigné, ou si cela a déjà été dit auparavant, car lorsque l’homme reçoit une inspiration en son cœur, la valeur de cette science n’est plus de l’ordre de l’information, mais de la réalité établie. La science acquise se mélange alors à sa chair et devient une partie de son être. Il n’est plus porteur d’informations mais savant par Dieu, par une science qui vient de Lui (al ‘ilm al laduni).

C’est ainsi que les soufis disposent tout leur être à cette connaissance, et nous verrons dans un prochain article les modalités de perception de cette connaissance dans la science soufie, et en particulier celle qui est la base de toute les autres : la contemplation.


[1] Coran 6/38 : « Nous n’avons rien omis d’écrire dans le Livre. »
[2] Paroles Sublimes, vol.3  – Muhammad Saïd Ramadan Al Bouti  – éd. Sagesse d’orient.
[3] Coran 3/191.

Louis M.
Louis M.
Spécialisé dans l'étude des Textes sacrés et autres Textes du corpus soufi. Membre fondateur et enseignant-accompagnateur à Lumière & Cheminement.

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