« La science est un point unique que les ignorants ont rendu multiple. »

PARTIE I : INTRODUCTION

Cette sublime parole fut commentée par des savants de l’exotérisme, avec un commentaire indiquant le strict attachement aux préceptes du Coran et de la Sounna, sans rajouter à cela ce qui pourrait être nuisible. Mais cette interprétation ne nous renseigne pas assez, notamment ésotériquement, sur le sens du Point et sur la nécessité d’y rester attaché, sous peine de ne pouvoir parvenir à une quelconque réussite.

Le point, c’est, dans l’absolu, ce qui marque le départ. Toute lettre, toute ligne d’écriture commence par un point. Mais un point, ce n’est pas « Le Point », cette origine tout à fait singulière à toutes choses, qui fait que toutes ont débuté par celui-là, sans jamais s’en éloigner.

Si le Point s’éloignait, la ramification périrait. Le Point originel n’est pas un lieu lointain vers lequel nous nous redirigeons ou duquel nous venons seulement, mais il est le centre autour duquel toute chose gravite, depuis le tout début jusqu’à la toute fin, sans que le Point ne soit concerné par le périssement.

Chaque atome de cet univers est ainsi lié au Point d’une manière que seule la science d’Allah permet de connaître. Le saint soufi, Ibn ‘Ata Allah écrit : « En effet, dans chacun des atomes de ce monde et dans ce qui est plus petit encore, il y a un des mystères du Nom de Dieu le très-Haut. » [1] Ce mystère du Nom divin, c’est l’expression du Point !

Et si le Point ne périt pas, c’est car son origine est un Secret divin, c’est même l’expression de l’ultime secret échappant à l’ensemble du monde créé, si ce n’est par celui qui revêt la réalité qu’est celle de la nouqta. [2]

Il est également rapporté de notre `Ali – karam Allahou wajhah – : « Je suis le Point. »

Le point est ainsi incarné par un Homme unique, à qui cette réalité ne peut être disputé. Sans pour autant être confiné à la nature humaine, il est le secret de son exemple le plus parfait, le porteur de la réalisation ultime.

Relisons attentivement cette parole : « La science est un point unique que les ignorants ont rendu multiple. »

La science véritable unifie la multiplicité qui découle du monde de la manifestation (la création), tout en considérant le monde depuis son origine, ou pour les gens du commun, en faisant retourner la multiplicité à l’unité.

Il y a là une grande différence. Les gens de la réalisation se basent sur l’unité, sur le Point, pour observer la multiplicité, tandis que les gens en quête d’élévation considèrent la multiplicité pour revenir au Point.

Néanmoins, ces deux catégories sont parmi les gens de science, les gens de l’éveil, bien que leur degré diffère. Le Prophète – prière et salut d’Allah sur lui – dit :
« Ce bas-monde est maudit et ce qu’il contient est maudit, sauf le dhikr d’Allah et ce qui s’y rapporte de même qu’un savant ou un étudiant. » [3] Ceux qui se basent sur l’unité sont ainsi dans la catégorie des gens de science, tandis que ceux qui utilisent la multiplicité pour revenir à l’unité sont les étudiants en science.

Les ignorants, quant à eux, sont ceux qui restent avec la multiplicité, quand bien même elle ne serait que dualité au lieu d’unité, c’est déjà trop, et cela est marque d’ignorance. Quant à ceux qui disent « trois », Allah – ta`ala – dit à leur sujet :

« Et ne dites pas « Trois ». Cessez ! Ce sera meilleur pour vous. Allah n’est qu’un Dieu unique. Il est trop glorieux pour avoir un enfant. C’est à Lui qu’appartient tout ce qui est dans les cieux et sur la terre et Allah suffit comme protecteur. » [4]

Que dire donc de ceux qui sont tellement embourbés dans la multiplicité, qu’ils n’arrivent même plus à dénombrer le nombre de ceux vers qui ils se sont tournés ?

Que le lecteur ne s’imagine pas que nous parlons de ceux qui adorent extérieurement des divinités multiples ! Ce degré se doit d’être dépassé depuis que les idoles de la ka`ba ont été détruites. Depuis ce temps, personne ne peut prétendre se tourner extérieurement vers des idoles. C’est bien des idoles intérieures, ceux qui peuplent la ka‘ba du cœur des serviteurs que nous parlons ici.

Il est ici question de vision intérieure. Le serviteur fait-il revenir chaque instant à l’Unique, ou mieux encore, se base-t-il sur l’Unique pour vivre chacun de ses souffles ? … ou alors, pense-t-il à l’Unique une fois de temps en temps après avoir nagé durant des heures dans la multiplicité ?

Et lorsqu’il pense à l’Unique, est-il seul avec Lui bien que son individualité persiste ? Est-il éteint face à Lui, ou continue-t-il de considérer la multiplicité même seul avec Lui ? Telle est la réalité de la majorité d’entre les serviteurs, qui même au cœur de la prière se retrouvent plongés dans le monde illusoire, trompés par ses apparats.

Le remède à cette ignorance du cœur est la science. Mais cette science n’est évidemment pas celle des multiples lignes d’écriture qui s’éloignent de Point, qui l’étirent comme pour le faire oublier sous une masse d’informations qui deviennent pour le cœur de véritables ténèbres.
Le remède est la science du cœur, la science de l’unique étoile qui descend et par laquelle Allah – exalté soit-Il – jure. C’est cette même étoile que le Prophète – prière et salut d’Allah sur lui – reçut et c’est par elle qu’Allah fait voyager son serviteur dans la nuit de son ignorance.

C’est cette étoile qui est l’héritage transmis par l’élite des ahl ul bayt, ceux à propos desquels le Prophète dit : « Je laisse parmi vous ce que, si vous vous y attachez, vous ne vous perdrez pas après moi. L’une de ces deux choses est plus importante que l’autre : le Livre d’Allâh, qui est une corde tendue depuis le ciel vers la terre, et l’élite (‘itra) des gens de ma maison (ahl bayti). » [5]

Ce dépôt est toute la religion. Si la religion coupe de lui, alors elle devient comme morte, à l’instar des précédentes religions révélées.
Si la science religieuse ne permet pas de retourner vers ce dépôt, alors elle trompe les serviteurs et est alors appelée ignorance.

C’est pour cela que les gens de la réalisation spirituelle considèrent les gens de l’exotérisme comme des ignorants. Ils connaissent effectivement une forte quantité de choses, mais si celles-ci ne ramènent pas au Point, et elles ne permettent effectivement pas d’y retourner d’elles-mêmes, alors elles sont, du point de vue de la réalisation spirituelle, de l’ignorance crasse.

C’est même une des pires formes d’ignorance, car elle est considérée par ses détenteurs comme la quintessence du savoir, et c’est vers eux que se tournent les gens en quête de science. Il suffit d’analyser comment les masses sont subjuguées face à un savant du hadith qui récite des chaînes de transmission de tête, comme si Allah – exalté soit-Il – élevait ses serviteurs par la mémoire. Nous ne nions pas le rôle et la grandeur des savants de l’exotérisme et leur apport à la oumma, mais il faut avouer que ce sont ceux qui peuvent déballer au grand jour ce qu’ils savent qui sont vus par les gens comme les plus savants.

Quant aux savants du Point, ils ont un seul et Unique témoin de leur science, quand bien même leur suiveurs seraient nombreux, leur science est trop subtile pour la plupart des gens.

Introduction à la symbolique du cercle et son centre :

La multiplicité, et en premier lieu l’individualité de chaque cheminant, se doit de se positionner sur le cercle, afin de disparaître, de fluer dans le néant réuni autour du Point. Sur le cercle, aucun de ses occupants n’est plus important qu’un autre, aucun ne se démarquer si ce n’est au niveau de la science d’Allah.

Bien qu’au niveau de la science divine tout l’univers se trouve sur le cercle, la plupart des Hommes se disputent, par leur ignorance, la place de centre, non pas parce qu’ils se sont annihilés en lui, mais parce qu’ils revendiquent pour eux ce qui lui appartient à Lui seul. C’est ainsi que la multiplicité perdure, dans un monde où la plupart des âmes veulent la couronne, sans en avoir les caractéristiques ni la fonction de porteur.

L’effort du cheminant est donc de taille. C’est ainsi qu’on retrouve des paroles des gens d’Allah disant qu’il ne s’agit pas de faire l’extinction de son âme, car elle est déjà éteinte et ne possède aucune expérience propre.

Le Shaykh Ahmad al ‘Alawi disait effectivement : Tu es déjà éteint, mon frère, avant de subir l’extinction, et tu n’es rien avant même d’être annihilé. Tu es une illusion dans une illusion et un néant dans un néant.

Cette sentence est absolument vraie, mais l’âme se doit de découvrir sa propre réalité avant de pouvoir l’accepter et enfin la réaliser pour en goûter les délicieuses conséquences. Les choses sont déjà telles qu’elles sont, le cheminement consiste à les découvrir et les intégrer jusqu’à en faire, à titre individuel, une réalité immuable.

C’est pour cela que le cheminement commence par la retraite spirituelle, celle dans laquelle le disciple rentre dans sa grotte de Hira, à l’instar du Prophète – prière et salut d’Allah sur lui -, dans son cercle. C’est alors que le Shaykh lui donne la place unique de centre de ce cercle, jusqu’à qu’il puisse disparaître en lui et ne plus être en mesure de se situer en dehors de ce cercle, ni de pouvoir y situer une quelconque créature sans y voir le Point originel. C’est ainsi que commence l’effacement de la multiplicité et la contemplation de l’unité dans l’ensemble des choses. Cette contemplation devra mener à la réalisation, qui demandera encore de nombreuses étapes et de grands efforts se manifestant tout au long de la vie du cheminant.


[1] Miftah al-Falah.
[2] Nouqta : Point en arabe.
[3] At-Tirmidhi, Ibn Majah, ad-Darami.
[4] Sourate 4, verset 171.
[5] Sahih al-Jami‘.

Louis M.
Spécialisé dans l'étude des Textes sacrés et autres Textes du corpus soufi. Disciple de la voie soufie Karkariya.

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