Les trois types de flux de Lumière et de ténèbres (première partie)

Dans les diverses productions soufies, les choses sont toujours simplifiées. On omet volontairement des détails afin de ne pas alourdir le sujet traité. Dans les divers développements menant à la mise en avant d’une réalité ésotérique, d’un élément du cheminement, se trouvent toujours des inexactitudes auxquelles on ne donne aucune importance. Cela ne se produit pas que dans le tassawuf, mais dans la plupart des raisonnements, car si chaque point d’un raisonnement était traité dans sa complexité et dans toute son étendue, on ne parviendrait jamais à la fin d’un développement. De plus, si chaque point était développé, l’aboutissement paraîtrait presque secondaire face à la masse d’informations que renferme le développement. C’est pourquoi, dans notre science, lors d’un développement, nous simplifions souvent les choses de façon à ce que deux pôles seulement s’affrontent. On parle alors de Lumière face aux ténèbres, de connaissance face à l’ignorance, de doute face à la certitude, de purification face à ce qui est souillé, etc.

À travers cet article, nous allons développer la parole d’un grand maître soufi, afin de retrouver dans l’unique Lumière habituelle, trois types de Lumière. Pareillement, nous allons chercher à travers la masse de ténèbres dans laquelle nous plaçons tout ce qui n’est pas Lumière, trois types de ténèbres.

Le Shaykh Zarrouq – qu’Allah l’agrée – dit : ≪ Les flux des Lumières sont de trois types :

  • Le premier est la certitude (yaqin) à laquelle ne se mêle absolument aucun doute.
  • Le deuxième est une science accompagnée de vision intérieure claire et évidente.
  • Le troisième est une inspiration (ilham) accompagnée d’une vision.

Quant aux flux de ténèbres, ils sont de trois types aussi :

  • Le premier est la faiblesse de la certitude.
  • Le deuxième est le fait que l’ego soit submergé par l’ignorance.
  • Le troisième est la sollicitude ou le retour à l’ego et à son néant. ≫[1]

Le premier type de Lumière est la Lumière de la certitude (nour al-yaqin), c’est-à-dire qu’elle est ce qui dissipe les ténèbres de l’incertitude, du doute. La raison pour laquelle le Shaykh précise que ce type de Lumière ne contient aucun doute, c’est parce que nous parlons de la définition de cette Lumière. Si cette Lumière était accompagnée de doute, elle ne serait pas entièrement Lumière, mais un mélange entre la Lumière et les ténèbres, et cela est impossible.

Quant à celui qui dispose de ce type de Lumière, celui qui voit sans savoir, il est dans le degré de la certitude même (‘ayn al-yaqin). Il a dépassé le degré de la science de la certitude (‘ilm al-yaqin), car non seulement il a cru que la vision de cette Lumière existait, mais il a également expérimenté ce type de vision.

Ce qui dans son âme a agréé et reconnu cette vision est alors dénué de doute. Mais ce qui en lui ne comprend pas encore le sens de cette vision, ce qu’elle représente et vers quoi elle doit mener, alors cette partie de lui est dans le doute. Celui qui obtient la Lumière de la certitude est dans la certitude même, mais il ne pourra compléter le degré de la certitude que par la science de la certitude (haqq al-yaqin), qui constitue le degré de la Lumière suivante.

Le fait que nous lions l’effet de cette première Lumière dans le cœur du cheminant avec le second type de Lumière est une indication sur une chose importante : les Lumières sont de trois types mais elles ne sont qu’une seule et même Lumière qui ne mène le cheminant à un aboutissement que par leur réunion complète.

Le deuxième type de Lumière est « une science accompagnée de vision intérieure claire et évidente. » C’est là le degré qui mène le serviteur à la pleine certitude. Il croit et il voit ce en quoi il croit. Cette vision mène le serviteur au degré du véritable iman (foi), qui est aussi celui de la certitude même (‘ayn al-yaqin).

Allah – exalté soit-Il – dit dans le Coran : « C’est Lui qui a fait descendre la quiétude dans les cœurs des croyants afin qu’ils ajoutent une foi à leur foi. »[2]

Nous pouvons lire ce verset, pour comprendre son sens dans le cadre de notre développement, comme suit : « C’est Allah qui a fait descendre la Lumière dans les cœurs des croyants afin qu’ils voient et ajoutent dès lors une Foi véritable et divine à leur foi initiale. »

Maintenant qu’ils voient, qu’ils ont la certitude, ils doivent désormais comprendre ! Le Shaykh Sidi Mohamed Faouzi al-Karkari répète souvent que celui qui voit seulement n’est pas comme celui qui voit et qui comprend. On ne doit pas s’arrêter à la vision. La vision est l’outil céleste par excellence pour donner accès aux serviteurs à la pleine science, à la pleine conscience et à la réalisation suprême.

Par cette vision de certitude, ils viennent alors au degré de la science. Mais qu’est-ce que la science ?

Le Shaykh Sidi Mohamed Faouzi al-Karkari – qu’Allah sanctifie son secret – dit : « La science véritable, c’est la science qui te fait sortir de l’adoration de ton égo vers celle du Tout-Miséricordieux … en dehors de cela, il n’est aucune chose qui mérite d’être nommée « science ». »

La science de la « vision claire et évidente » est celle de l’annihilation totale du « moi » dans le « Je » divin. Le serviteur contemple la Face de son Seigneur, s’oublie, et obtient alors un savoir que ni les mots ni les lettres ne sauraient refléter.

Ce deuxième type de Lumière est effectivement intimement lié avec le troisième, car si désormais la Science ne cessera jamais d’irriguer le cœur éveillé du cheminant, sa monture est ce qu’on appelle l’inspiration (al-ilham). L’inspiration, ce n’est pas une idée de l’âme ! Par exemple, un chanteur, un artiste, produira son œuvre à partir de son inspiration. Son âme vogue alors dans son orbite et trouve des traces de son savoir personnel qu’elle restitue afin de produire une œuvre. Cette œuvre, même si elle est belle, c’est une œuvre de l’âme (nafs). La nafs est effectivement totalement capable de produire des choses magnifiques pour les autres âmes, mais jamais pour Celui qui demande à l’âme d’agir par l’Esprit. Si les Hommes acceptent entre eux ce qui vient de leurs âmes, cela ne leur suffira pas pour leur élévation spirituelle.

L’inspiration dans le cheminement est la résultante de l’ouverture (fath) entre l’âme égotique et l’esprit. L’ouverture de l’âme à l’esprit ne se fait que par une unique porte : la Lumière.

Il y a là un déjà un certain nombre de mots du vocabulaire soufi sur lesquels il est important de mettre une bonne compréhension : Lumière ; âme (nafs) ; esprit (ruh) ; ouverture (fath) ; inspiration (ilham).

L’ouverture (al-fath), c’est le passage. C’est une porte. Par cette porte apparaît une Lumière venant de l’Esprit (ruh) et permettant d’y retourner. Le flux qui permet de comprendre cette Lumière et le lieu d’où elle provient (l’Esprit) s’appelle inspiration (ilham). C’est l’Esprit (ruh) qui déverse son inspiration (ilham) sur l’âme (nafs). Lorsqu’on parle d’Esprit, on parle d’Allah – exalté soit-Il – Lui-même qui guide le cheminant à Sa grandeur.

Avec cette explication, nous sommes en mesure de comprendre la parole du Shaykh Zarrouq : « Le troisième type de Lumière est une inspiration (ilhâm) accompagnée d’une vision. » Effectivement, l’inspiration ne peut qu’être accompagnée d’une vision. Une inspiration sans vision vient de la nafs. Une inspiration par la vision vient forcément de la Lumière divine. Une inspiration pendant la vision est toujours à prendre en considération, même lorsque l’âme égotique se mêle à elle, car en retravaillant à partir de cette inspiration, le cheminant pourra comme la passer au tamis de la Réalité (haqiqa), afin que ne persiste d’elle que ce qui vient de l’Esprit sans entache de l’âme.

Dans le prochain article nous traiterons, s’il plaît à Allah, du sujet des trois types de ténèbres.


[1] Rapporté par le Shaykh Mohamed Faouzi al-Karkari dans « La Voie Blanche », trad. Adrien Zapata.

[2] Coran : sourate 48 ; verset 4

Louis M.
Spécialisé dans l'étude des Textes sacrés et autres Textes du corpus soufi. Disciple de la voie soufie Karkariya.

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