Les trois types de ténèbres

Dans la première partie nous avions détaillé la parole du Shaykh soufi, Ahmad Zarrouq – qu’Allah l’agrée – concernant les Lumières qui sont de trois types. Voyons maintenant comment nous pouvons comprendre sa parole concernant les trois types de ténèbres.

Le Shaykh Zarrouq dit :

« Quant aux flux de ténèbres, ils sont de trois types aussi :

  • Le premier est la faiblesse de la certitude.
  • Le deuxième est le fait que l’ego soit submergé par l’ignorance.
  • Le troisième est la sollicitude ou le retour à l’ego et à son néant [1]»

Et il termine cette parole en ajoutant : « Et tout cela [ces trois types de ténèbres] a son origine dans l’autosatisfaction de l’âme. »

1. La faiblesse de la certitude

D’où vient-elle ? Comme tous les autres points, elle vient également de l’autosatisfaction de l’âme. Si l’âme avait conscience de son état, elle saisirait l’anse de la vérité et ne s’en détacherait plus jusqu’à la plus parfaite jonction avec son Seigneur.

Pourquoi la certitude est-elle faible ? Car le doute est devenu fort, par manque de preuves visant à conforter l’âme dans ce qui est difficile pour elle. Pour se priver et s’éteindre dans l’unicité divine, l’âme a besoin de certitude quant au bien-fondé de cette mort, de cet acte douloureux qui va la couper des passions qu’elle chérit tant.

Quel comportement adopter pour atteindre la certitude ? Il faut tout d’abord prendre conscience de son niveau de doute et d’ignorance. En revenant au Coran en tout humilité, chaque lecteur saura, quel que soit son niveau de savoir, qu’il est en manque de certitude.

Quel dommage que l’humilité et la connaissance de soi nous fasse défaut ! Si le manque de connaissance de soi est accompagné d’humilité, alors une porte existe pour parvenir à ce savoir. Et quant au manque d’humilité dans la connaissance de soi, il scelle l’élévation du serviteur et le fait chuter plus vite qu’il ne s’est jamais élevé.

Nos exemples sont les prophètes, et en premier lieu à travers ce qu’Allah – exalté soit-Il – nous a fait connaître d’eux à travers la bouche de son Prophète – prière et salut sur lui. L’exemple de ce point est celui du Prophète Ibrahim – paix sur lui : « Et quand Abraham dit : « Seigneur ! Montre-moi comment Tu ressuscites les morts », Il [Allah] dit : « Ne crois-tu pas encore ? » « Si ! [dit Abraham], mais afin que mon cœur s’apaise (liyatma’inna qalbi). »

Ibrahim – prière et salut sur lui – est un Prophète, le plus élevé d’entre eux après notre bien-aimé Mohamed – prière et salut sur lui . Et malgré ce degré, il demanda à voir, afin que son cœur soit apaisé. Il faut qu’Allah -exalté soit-Il – montre Ses signes pour que l’apaisement soit total. Avant cela, le doute persiste, même s’il sommeille dans l’âme et ne se révèle pas. Mais les prophètes sont les plus attentifs sur leurs états intérieurs.

Lors de ce passage coranique, Allah – exalté soit-il – va montrer au prophète Ibrahim comment il fait revivre les morts à travers un miracle. Mais pour les croyants, Allah – exalté soit-il – a donné le moyen d’atteindre l’apaisement du cœur, car les miracles concernent seulement les Prophètes.

Allah – exalté soit-Il – dit dans le Coran sublime : « Ceux qui ont cru et dont les cœurs s’apaisent (tatma’innou) à l’évocation d’Allah ; n’est-ce point par l’évocation d’Allah que les cœurs s’apaisent ? »

Nous savons désormais que l’apaisement du cœur se trouve à travers le dhikr (évocation) pour le croyant et non à travers la recherche de miracles. Mais comment son Seigneur va-t-Il lui montrer Ses signes ? Le dhikr seul ne suffira pas à ancrer fermement la certitude, il faudra un dhikr irrigué par les signes divins, un dhikr menant à la contemplation de l’essence divine à travers Son Attribut de Lumière.

C’est là la porte du croyant pour chasser les ténèbres du doute et atteindre la Lumière de la certitude, comme ce fut détaillé dans le premier article.

2. Le fait que l’ego soit submergé par l’ignorance

Dans le précédent article nous avions vu que : « Maintenant qu’ils voient, qu’ils ont la certitude, ils doivent désormais comprendre ! Le Shaykh Sidi Mohamed Faouzi al-Karkari répète souvent que celui qui voit seulement n’est pas comme celui qui voit et qui comprend. On ne doit pas s’arrêter à la vision. La vision est l’outil céleste par excellence pour donner accès aux serviteurs à la pleine science, à la pleine conscience et à la réalisation suprême. »

Si nous parlons des gens qui n’ont pas réalisé le premier point – qui est d’atteindre la certitude -, alors l’ego est forcément submergé par l’ignorance. Pire, le savoir que ces âmes ont fondé sur leur incertitude est comme une maison aux fondations bancales.  Penser savoir tout en ignorant, voilà le plus dangereux des voiles. 

Si nous parlons des gens de la contemplation, il faut alors prendre conscience d’une chose essentielle : tout ce qui te concerne en dehors de ce que tu contemples est ténèbres sur ténèbres et ignorance sur ignorance. Ta seule source de savoir doit provenir de cette Source. Tu dois suffisamment la contempler et la magnifier, afin que de son Vin céleste elle t’enivre. Elle doit venir te permettre de t’absenter à ton « moi » égotique et te permettre de cheminer au-delà de la boue dans laquelle tu te trouves. C’est ainsi que commence le chemin vers la science.

3. La sollicitude ou le retour à l’ego et à son néant

C’est le grand piège du cheminant, et l’état général de celui qui n’a pas passé les étapes telles que nous les avons décrites. L’Homme, par nature, glorifie et compte sur son âme. Il observe tout par le prisme de sa personne et ne parvient jamais à s’en détacher. Les étapes sont nombreuses pour parvenir à ce détachement, mais ce que nous avons évoqué est le chemin qui permet d’y parvenir.

Quant au grand piège du cheminant, c’est celui du retour à son âme, après avoir vu et connu. Maintenant que j’ai vu, maintenant que je sais, je suis bien, je suis un connaissant, je suis clairvoyant : c’est ainsi que susurre le diable à l’oreille du cheminant, jusqu’à que son âme aime ses paroles et y prête foi. Ce piège tendu est là à toutes les étapes de la Voie, pour voir si le serviteur saura à chaque fois faire revenir tout le bien et les mérites à qui de droit [son Seigneur], et reprocher à sa seule âme son incapacité. C’est ainsi, en tombant dans ce piège, que le cheminant sombre dans les ténèbres après avoir vu et connu la Lumière. Mais l’a-t-il vraiment connue ? Si c’était le cas, jamais il n’aurait pu revenir à lui. Plutôt, son intention n’était pas clarifiée, il s’est servi de la couronne de la connaissance pour faire siéger son âme sur le trône de la seigneurie. C’est l’intention cachée qui dévore le cheminant à qui Allah – exalté soit-il – facilite le cheminement. C’est pourquoi les maîtres enseignent de ne jamais s’en remettre à son âme, de ne jamais lui faire confiance, quand bien même elle aurait atteint la complétude dans la connaissance. C’est ainsi que la sagesse du Shaykh Mohamed Faouzi al-Karkari « rabaisse ton âme et élève autrui » est le glaive du cheminant à chaque station. C’est cette sagesse qui éloigne le diable et l’emprise de l’âme sur l’élévation du cœur.

4. Et tout cela a son origine dans l’autosatisfaction de l’âme.

L’ensemble de ces maux vient de l’autosatisfaction de l’âme, et l’autosatisfaction de l’âme du cheminant, du connaissant, est plus dangereuse que l’autosatisfaction de l’ignorant. L’ignorant autosatisfait se coupe de tout bien dès le début. Quant au connaissant autosatisfait, il s’est accaparé le bien appartenant à Allah – exalté soit-Il -, qu’Il lui a dévoilé pour lui faire connaître Sa grandeur, et il se l’est approprié. C’est ainsi que l’Homme devient un diable connaissant, et le diable connaissant est pire que l’ignorant victime de ses propres démons.

L’autosatisfaction ne doit jamais toucher l’âme, et dès qu’elle entre dans le cœur, car elle rentrera, il faudra savoir la chasser en se rappelant ses maux et sa faiblesse…quand bien même l’ego viendrait nous rappeler nos qualités. Cet état de vigilance permet la réalisation du tawhid intérieur, la présence d’un feu qui dévorera les idoles habitant un cœur qui a su apprécier la chaleur de cette présence singulière.


[1] Rapporté par le Shaykh Mohamed Faouzi al-Karkari dans « La Voie Blanche », trad. Adrien Zapata.

Louis M.
Louis M.
Spécialisé dans l'étude des Textes sacrés et autres Textes du corpus soufi. Membre fondateur et enseignant-accompagnateur à Lumière & Cheminement.

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