Nous avons dans un précédent article évoqué ce qu’était la véritable science pour les soufis, en appuyant le fait que son origine importe tout autant que l’effet qu’elle laisse en l’Homme. Pour que la science change l’individu et se diffuse dans chacun de ses membres, les soufis ont compris que le lieu où elle devait se loger n’était autre que le tréfonds du cœur, et qu’à partir de là, l’entièreté de l’être se voit irriguée.
Nous partons donc de ce lieu de rencontre qu’est le cœur et nous rappelons à l’occasion, que chez les soufis, la seule origine du savoir utile est Dieu.
1) Cheminement vers le savoir
Ce type de savoir est évoqué dans le Coran comme « science émanant de Lui » (‘ilm al-laduni) et nous estimons que cette science est celle dont tout homme a besoin. Dans le passage coranique dans lequel cette science est mentionnée, elle est celle d’un serviteur (al-Khidr) qui enseigne cet ‘ilm al-laduni à un Prophète et Messager qui n’est autre que Mussa (Moïse). Dans la croyance religieuse, nul ne surpasse en rang un prophète et messager, qui plus est lorsqu’il s’agit du grand Mussa. Et pourtant, Dieu enseigne aux hommes qui cherchent le savoir, qu’au-dessus de tout connaissant se trouve un connaissant à la science plus grande encore. Et si le serviteur qu’accompagna Mussa avait une science qui émanait de Dieu, toute la mission de Mussa avec les enfants d’Israël venait également de Dieu. Dans la Tradition, nous apprenons que Mussa reçu les Tables de la Loi après une retraite spirituelle de 40 jours sur le mont Tur [1], et il est désigné comme étant le kalim, autrement dit, celui qui s’adressa à Dieu directement.
En considérant le rang d’un tel Prophète, il est difficile d’imaginer qu’il ait spirituellement besoin d’un maître lui enseignant ce qu’il ne savait pas. Il en fut pourtant ainsi, al-Khidr eu comme mission de littéralement « casser » toutes les conceptions que Mussa avait, en tant que Messager apportant la Loi de Dieu, car ce que fit al-Khidr en sa compagnie fut en apparence contraire à la Loi. [2]
C’est là une indication première de la connaissance véritable des soufis : elle déstabilise celui qui la reçoit. Cette connaissance n’a pas pour but premier de transmettre une information, mais de donner à l’individu un mouvement intérieur le faisant avancer dans son cheminement personnel.
Pour continuer avec l’exemple de Mussa, que les soufis affectionnent particulièrement tant son cheminement est parlant, nous allons nous pencher vers des versets coraniques relatant une des plus belles expériences qu’il eut, expérience qui est également évoquée dans les Textes bibliques [3] : « Lorsqu’il vit un feu, il dit à sa famille : « Restez ici ! Je vois un feu au loin, peut-être vous en apporterai-je un tison, ou trouverai-je auprès du feu de quoi me guider. » Puis lorsqu’il y parvint, il fut interpellé : « Ô Mussa ! Je suis ton Seigneur. Enlève tes sandales : car tu es dans la vallée sacrée, Tuwa. Moi, Je t’ai choisi. Ecoute donc ce qui va être révélé. Certes, c’est Moi Allah : point de divinité que Moi. Adore-Moi donc et accomplis la Salât pour te souvenir de Moi. » » (Coran 20/10-14)
La lecture soufie ne permet pas de limiter les enseignements d’un tel récit à un moment déterminé ou à une personne à l’exclusion d’une autre. Bien que chaque histoire soit unique, celle de toute illumination suit le même procédé. C’est bien de cela dont il est question, lorsque Mussa vit le Feu apparaître au loin – et non pas près de lui –, cela n’était que pour matérialiser le cheminement, qu’il dut réaliser sandales ôtées, et s’il a vu et s’est approché de ce Feu, c’est parce qu’avant tout c’est en lui qu’il brulait.
Ce qui nous intéresse ici, c’est de voir par quels sens la connaissance s’acquiert, et en premier lieu, par quel sens se fait le lien avec l’Enseignant Suprême. Dans ce récit, Mussa a eu besoin en premier lieu de ses yeux, qui ont vu apparaître la Lumière du Feu, puis d’un cœur, pour que ce Feu fasse une résonance en lui, l’amenant à se diriger dans sa direction. C’est là déjà signe de la transmission d’une connaissance précédente, car lorsqu’il vit le Feu, il pensa au salut des siens et à sa propre guidée. Sans même l’avoir approché, le Feu lui transmit un savoir qui lui permit d’avancer, et c’est ce dont le soufi a besoin lorsque lui vient la manifestation (tajjaliyah) de son Seigneur.
Dans la Voie soufie, le Feu n’apparaît pas sur le flanc d’une montagne ni dans le monde physique, il reste dans le cœur de l’individu, cœur qui le contemple et qui envoie cette information aux yeux physiques. C’est ce que les soufis appellent la vision ou la contemplation. Cette étape est des plus importantes dans le cheminement, car elle est le début d’une rencontre. C’est ce qu’on appelle : l’ouverture spirituelle.
Le débutant ne sait pas toujours ce qu’il voit, il en a une vague idée, mais il ne le comprend pas encore correctement et ne sait pas ce qu’il va bien pouvoir en tirer. Il sait juste que c’est vers cette nouvelle apparition qu’il doit se diriger, pour son propre profit, dans sa quête de connaissance, et son état peut alors être comparé à la parole de Mussa : « Restez ici ! Je vois un feu au loin, peut-être vous en apporterai-je un tison, ou trouverai-je auprès du feu de quoi me guider. » Le cheminant prend alors les devants, ne sachant pas où cela le mènera, mais cette apparition a déjà fait suffisamment écho en lui pour que cette phase d’acquisition de la véritable connaissance commence. Il est alors pris par la main malgré lui.
Lorsqu’il se dirige vers le Feu de la manifestation divine, le cheminant entreprend déjà une ascension dans les voiles de la connaissance, car lorsqu’il y parviendra, l’inspiration viendra lui enseigner les convenances de la Présence avec Dieu tout en demeurant dans la création, c’est le sens du verset « Ô Mussa ! Je suis ton Seigneur. Enlève tes sandales : car tu es dans la vallée sacrée, Tuwa. » Ou dit autrement : « Ô cheminant, apprends les convenances du lieu de la Présence, nettoie ton cœur, et n’y rentre dépouillé que de toutes futilités, car bien que tu sois là où tu es, tu es avec Moi. »
2) Rapport entre la rencontre et l’acquisition de science
Nous avions évoqué dans le précédent article que la première des connaissances à assimiler et à réaliser pour le soufi est celle de l’Unicité divine (at-tawhid). Elle est la science de la rencontre et des convenances de la rencontre. Le cheminant ne peut venir à Dieu que dépouillé de tout, seul face à son Seigneur, avant de s’effacer pour que ne paraisse que le Seigneur des mondes, sans plus aucun monde pour témoigner de Lui, mais avec Lui qui témoigne de Lui par Lui-même.
A partir de ce moment où le cheminant arrive à connaître ces degrés d’effacement (fana) et de persistance (baqa), il devient, par son cœur, une véritable table gardée pour la science de son Seigneur. Dieu lui enseigne alors la Science qui vient de Lui, avec Ses codes, et non pas avec les termes et définition des Hommes.
C’est ainsi que nous trouvons des saints illettrés avoir des connaissances pointues dans des sciences qu’ils n’ont jamais étudiées, en prenant simplement ce qui leur vient de Dieu, sans chercher à le mémoriser, mais en laissant ce flux lumineux envahir leur cœur et se répandre dans leurs membres. Ils trouvent alors des solutions à des problèmes que les élites intellectuelles n’arriveraient pas à résoudre.
Nous pouvons, pour illustrer cela, revenir à l’exemple du rêve interprété par le Prophète Yussuf : Et le roi dit : « En vérité, je voyais (en rêve) sept vaches grasses mangées par sept maigres ; et sept épis verts, et autant d’autres, secs. Ô conseil de notables, donnez-moi une explication de ma vision, si vous savez interpréter le rêve. » Ils dirent : « C’est un amas de rêves ! Et nous ne savons pas interpréter les rêves ! » Or, celui des deux qui avait été délivré et qui, après quelque temps se rappela, dit : « Je vous en donnerai l’interprétation. Envoyez-moi donc. » « Ô toi, Yussuf (Joseph), le véridique ! Eclaire-nous au sujet de sept vaches grasses que mangent sept très maigres, et sept épis verts et autant d’autres, secs, afin que je retourne aux gens et qu’ils sachent [l’interprétation exacte du rêve]. » Alors [Yussuf (Joseph) dit] : « Vous sèmerez pendant sept années consécutives. Tout ce que vous aurez moissonné, laissez-le en épi, sauf le peu que vous consommerez. Viendront ensuite sept années de disette qui consommeront tout ce que vous aurez amassé pour elles sauf le peu que vous aurez réservé [comme semence]. Puis, viendra après cela une année où les gens seront secourus [par la pluie] et iront au pressoir. » (Coran 12 ; 43-49)
Bien qu’il s’agisse d’un rêve et non pas d’une vision éveillée, la science qu’il transmit défiait tous les autres moyens d’acquisition du savoir. Le rêve en lui-même était porteur d’un Message divin, comme nous en voyons tous sous nos yeux chaque jour. Ce qu’il nous manque, c’est la clef de la compréhension de ces Messages. Le Prophète Yussuf reçut cette clef de l’interprétation des rêves de la part de Dieu. Elle est donc dans la lignée de cette « science émanant de Lui » qui à cette occasion sauva le peuple d’Egypte.
3) La Vision suffit-elle pour savoir ?
La vision suffit pour témoigner et obtenir la certitude même (‘ayn al-aqin), vivre la chose en tant qu’expérience personnelle, mais elle ne suffit pas pour obtenir la science de ce qui est vu.
En reprenant l’exemple de Mussa, il s’approcha du Feu et le Feu l’interpella en ces termes : « Ô Mussa ! Je suis ton Seigneur. » Le Seigneur de Mussa lui enseigna ensuite des sciences relatives à sa fonction de serviteur et de Prophète.
Cela se passe ainsi pour le disciple, il doit voir et donner de l’importance à ce qui est vu pour que son Seigneur lui enseigne les sciences de l’Unicité puis de ce qui lui incombe. Avec le temps, après la réalisation du tawhid, son Seigneur lui enseignera les sciences sur lesquelles le cheminant doit travailler après en avoir reçu l’autorisation divine (idhn), se manifestant souvent par la bouche du maître spirituel.
Pour le soufi, la conversation avec Dieu ne prend pas la forme d’une voix avec qui l’homme discute. Dieu peut interpeller son serviteur, cela s’appelle un hatif. Le cheminant entend alors, lors d’une séance de dhikr, un Message de la part de son Seigneur, mais le plus souvent, cela est encore plus subtile que cela est vient comme une inspiration dans le cœur, qu’il ne faut pas confondre avec une idée. Nous aurons l’occasion, s’il plaît à Dieu, d’évoquer la différence nette qu’il existe entre l’imagination et la vision, ainsi qu’entre l’inspiration et l’idée qui viennent en l’homme.
La vision fait naître des compréhensions qui viennent pendant la vision et après. Lorsque le cheminant contemple son Feu, des certitudes lui viennent, sur des sujets sur lesquels il médite parfois, et sur des sujets que Dieu choisit pour lui d’autres fois. C’est ainsi que l’Emir ‘Abd al-Qadir dit avoir reçu la moitié du Coran par inspiration. Dieu projetait en son cœur des compréhensions sur les versets coraniques, et il comprenait ainsi le Livre directement de Celui qui le révéla. N’est-Il pas Le plus à même d’enseigner ce qui vient de Lui ?
En conclusion, il faut retenir que chaque Homme a la possibilité de prendre la science directement de Dieu. Ce qui empêche l’homme, c’est son manque de foi, ou son refus des moyens pour parvenir à cet état de réception de la science émanant de Lui. Si ce n’était cela, tous recevraient des Messages directement du Seigneur des mondes, qui serait à jamais Le Seul Enseignant.
Le Créateur enseignant directement à Ses créatures… Ne croyez-vous pas que cela changerait tout ?
[1] En arabe il s’appelle le mont Tur et dans les Textes bibliques il s’agit du mont Sinaï.
[2] Voir versets 64 à 82 de la sourate Al-Kahf (18).
[3] L’épisode tant connu de Moîse et du Buisson Ardent.